bon changement d’heure!

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Ma montre, naturellement, commença à avancer. Elle avança tous les jours davantage. Dans l’espace d’une semaine, elle fut atteinte d’une fièvre furieuse, et son pouls monta au chiffre de cent cinquante battements à la minute. Au bout de deux mois elle avait laissé loin derrière elle les meilleurs chronomètres de la ville et était en avance sur l’almanach d’un peu plus de treize jours. Elle était déjà au milieu de novembre, jouissant des charmes de la neige, qu’octobre n’avait pas encore fait ses adieux. J’étais en avance sur mon loyer, sur mes paiements, sur toutes les choses semblables, de telle façon que la situation devenait insupportable. Je dus la porter chez un horloger pour la faire régler de nouveau. Celui-ci me demanda si ma montre avait déjà été réparée. Je dis que non, qu’elle n’en avait jamais eu besoin. Il me lança un regard de joie mauvaise, et immédiatement ouvrit la montre.

Mark TWAIN, « Ma montre petite histoire instructive » in Contes choisis, trad. de l’anglais par Gabriel de Lautrec (Mercure de France, 1900)


bon réveil! (5)

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L’écriture n’a jamais été un boulot pour moi, et même quand les mots sortaient de travers, j’aimais l’action, le son de la machine à écrire, une façon de vivre. Et même quand j’écris mal et que les textes me reviennent en pleine gueule, j’y jette un œil et ça me touche pas plus que ça : j’ai une chance de m’améliorer. D’où l’intérêt de s’accrocher, continuer à taper, car une fois mises bout à bout, les erreurs et l’inspiration semblent fusionner jusqu’à ce que la chose sonne, rende et se lise bien. Ne pas se demander ce qui est important ou pas. Se contenter de taper taper taper. Bien sûr, il est préférable que quelque chose d’intéressant ressorte de tout ça, et de telles choses n’arrivent pas tous les jours. Tu dois parfois attendre deux trois jours. Et tu dois savoir que même les cracks qui ont fait ça pendant des siècles n’ont pas complètement réussi, bien que tu t’en sois inspiré, que tu n’aurais jamais pu commencer sans eux, tu ne leur dois toujours rien.

(Charles BUKOWSKI, lettre à John Martin, 3 janvier 1982 in Sur l’écriture, trad. de l’anglais par Romain Monnery. Au Diable Vauvert, 2019)


bon réveil! (4)

DSCN5816ce matin, un réveil tout spécialement dédié au petit Lubin, dont j’ai appris la naissance avant-hier, qui rejoint ainsi la belle équipe des « bébés de la librairie » et, au bout de 11 ans, il y en a!

Mon enfant a un sourire énigmatique,
Depuis qu’il m’est venu dans cette joie imprononçable et mammifère
il semble dire lorsque je le regarde
Déchiffre-moi ma mère ou je te dévore.
Je pose mes yeux sur lui sans hâte
mais à l’intérieur de ma tête défilent à une vitesse folle toutes les images de lui.
Chacune me rompt au milieu comme une grenade
m’évente et me dissout.
Je voudrais lui parler de l’amour
et que mes paroles tintent
comme une petite cloche dans un campanile de verre.

(Marie HUOT, Mon enfant de sept lieues. Circa 1924, 2012)


bon réveil! (3)

 

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Certains matins nous nous sentons capables de tout. Le cœur se gonfle comme une jolie voile blanche sous un chaud soleil, il va par-dessus les haies, les champs, les bois, ce qui l’atteint reste à la pointe du couteau, sa joie n’est pas érodée. Je regarde se coucher et se lever le soleil, ma langue n’est pas obscure, je connais le rythme des pluies sur ma tempe, les épines pérennes, la rectitude des chutes. Que puis-je te donner ? Il me semble parfois que je ne suis qu’un vieux bout d’écorce, ma douceur gît dans le granit. Dessiner les pétales froissés des iris, les moineaux qui s’envolent comme des graines lancées par le semeur, un arbre, un chemin d’herbe, j’en ai encore envie.

(Véronique GENTIL, Les Heures creuses. éditions Pierre Mainard, 2007)


paradoxe de la libraire, développement

le paradoxe de la libraire, esquisse d’un développement
reprenons :
soit a = une librairie fermée
b = une libraire confinée
c = une pile de livres en attente d’être lus par la libraire
d = un temps plus largement disponible pour soi
(a + b) x d = c puissance 20
pourquoi la valeur de c demeure-t-elle égale à 0 en ces temps de confinement sanitaire solidaire?
après plusieurs jours de sidération, j’ai enfin compris que cette «équation», sans inconnue apparente, comportait pourtant une variable : «une libraire»…
[présupposé : ne pas prendre en compte pour notre démonstration l’angoisse née de ces temps incertains] qui n’a pas rêvé d’avoir du temps pour soi et pouvoir enfin lire tout ce qui n’a pas été lu depuis des mois, des années?
toute personne qui lit pour soi…
or, être libraire c’est lire, non pas pour soi, mais pour les autres
être libraire, c’est avant tout être en lien, être «relié» à vous, communauté de lecteurs
tisser des liens, c’est bien ce qui nous anime dans nos boutiques ouvertes sur le monde, ces lieux de passage où vous flânez ou allez droit à la bonne table, au bon rayon, où vous découvrez un livre, où vous faites la rencontre d’un auteur; bref, des lieux vivants car des éditeurs, des auteurs les animent à travers des pages reliées entre elles et pour vous
et quand vous autres n’êtes plus là, qu’on ne vous distingue plus à l’horizon des pages lues, qu’on n’a aucune idée du temps qui nous sépare, alors la libraire-tisserande perd le fil

dont acte
travail en cours : retrouver le fil pour sortir du paradoxe


à l’heure où fleurissent les arbres fruitiers

à l’heure où fleurissent les arbres fruitiers aux fleurs si délicates, fleurissent également, ici et là, sur les réseaux « sociaux », des Journaux tenus par des auteurs/autrices, Journal de confinement, Journal d’anticonfinement, antiJournal de confinement voire antiJournal d’anticonfinement… l’humour d’un Eric Chevillard est heureusement là pour nous sauver de la dépression…

aujourd’hui, à lire sur les 4 photos de ce billet, le très pertinent texte paru dans Libération de Francesca Melandri, autrice italienne défendue à la librairie pour notamment ses deux derniers romans traduits en français aux éditions Gallimard : Plus haut que la mer et Tous, sauf moi
texte pertinent et au ton juste, au plus près des gens
à lire donc à l’heure où fleurissent les arbres fruitiers qui nous rappellent que, malgré tout, le printemps est là


bon réveil! (2)

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pays épars dans les mots

en même temps qu’ils le disent
ils le gomment
et le redonnent
quand il n’est plus

ils font ce qu’ils peuvent
malgré tout portent
encore un peu

il faudrait de l’air
remettre du vent
dans tous les blancs

(Antoine EMAZ, « Un Lieu, loin, ici » in « Personne ». Editions Unes. 2020)